Séance de rattrapage

Reflet dans un diamant mort

 

“La lumière revient déjà, et le film est terminé…” au plus  grand bonheur de certains spectateurs, quand d'autres en redemanderaient encore. Les uns se sont sentis pris en otages par une avalanche d’images violentes et de sons assourdissants, quand les autres savourent déjà le souvenir des univers cinéma reflétés dans ce diamant artistique et hurlant de vivacité!
Qui étaient ces spectateurs et spectatrices? De simples curieux? Des adeptes des James
Bond, de films d'action, d’espionnage et autres films de genre...? Nos fidèles adhérents, prêts à toutes les expériences cinéphiliques? 

Car il s'agit bien d'une expérience à laquelle nous avons été confrontés.
Nicolas Lowys, responsable de la programmation cinéma d'art et d'essai / cinécultes des établissements Baud-Ciné, l'a bien souligné. Le film de Bruno Forzani et Hélène Cattet, couple franco-belge basé à Bruxelles, a donc bien divisé le public venu nombreux le découvrir. Nicolas Lowys était là pour éclairer nos
lanternes et permettre à chacun de mieux comprendre ce film “niche”, ses enjeux, ses codes
et ses références.

 

Un hommage vibrant au cinéma de genre
Plus qu’une véritable histoire mise en sons et en images, Reflet dans un diamant mort est un hommage vibrant au cinéma d’exploitation. Cinéma de genre, il catégorise les films faits avec comme principal objectif de réaliser un bénéfice, sans se préoccuper de la qualité artistique, misant sur des thèmes comme la nudité, la drogue, les flux de sang, etc.
Les genres “film policier” ou “film d’espionnage” deviennent un terrain directement exploitable. Truands et agents secrets peuvent s’entre-tuer avec la violence la plus répugnante, la vraisemblance n’étant pas du tout nécessaire. Comme ici. 
Là où Dario Argento, Wes Craven, John Carpenter, Quentin Tarantino (qui en sont des auteurs caractéristiques) parviennent à nous tenir en haleine, Cattet et Forzani nous gardent plus fragilement sur le fil, par une esthétique très réussie, mais bien peu par le récit. 
Reflet dans un diamant mort n’est pas une simple parodie de James Bond, l'Eurospy des années 60, mais un réel catalogue de clins d'œil (c'est le cas de le dire) à ce type de cinéma.
 
De Mort à Venise, à Kill Bill en passant par Shining, Fantômas, Un chien andalou, Diva... Hitchcock (à plusieurs titres), on a plaisir à partager cette iconographie. Les références se suivent et se poursuivent à grande vitesse, s'inscrivant dans une lignée esthétique où le Giallo italien — thriller érotique avec sa fétichisation des lames, des rasoirs et des miroirs — n'est pas seulement une influence, mais un langage.
 
La figure de l'agent décrépit
L'assistance s'est longuement attardée sur la figure mélancolique de John D. espion septuagénaire à la retraite, campé par Fabio Testi. Il semble hanter l'écran, telle une réincarnation de l'esthétique de Mort à Venise, référence revendiquée par les deux auteurs,ou un vestige du cinéma muet égaré dans la modernité, rappelant le personnage de Sunset Boulevard. Comme Anthony, atteint du trouble d'Alzheimer dans The Father, il paraît en inadéquation avec son temps, perdant pied face aux téléphones et à la pollution d'un monde qu'il ne reconnaît plus. Entre passé et présent, réel et souvenirs plus ou moins fidèles,
l’ancien agent secret se perd, et plusieurs d’entre nous avec.
 
Une technique artisanale et explosive
Le débat a mis en lumière le processus créatif unique du duo de réalisateurs, presque plus proche de l'animation que de la prise de vue réelle :
  • La conception : à l’origine du film, un storyboard en stop-motion réalisé dans leur appartement  avec des peluches et des photos.
  • L'image : Le choix de la pellicule 16 mm confère à l'image une texture organique, allant jusqu'à montrer physiquement le film qui brûle, brisant ainsi le quatrième mur. Elle lui donne un grain très important aussi, presque pixellisée à l’instar des dessins des comics (référence récurrente également) qui permettent de décliner les nuances de gris, les nuances de couleurs des images de papier.
  • Le son : En l'absence de prise de son directe sur le plateau, l'univers sonore devient une construction « explosive » et musicale, orchestrée en post-production pour agresser ou charmer l'oreille du spectateur.On pense aux bulles d’expression des comics (encore) qui font hurler de simples images, ces comics qui prennent vie dans le film ou absorbent celle des personnages devenant dessins.
 

Le spectateur comme enquêteur de l'invisible
Ce que j'ai le plus apprécié finalement c'est d'avoir la sensation d'être promenée dans l'univers de Dali. C'est, je crois, la référence la plus constante tout au long du film. Le fil conducteur auquel je me suis accrochée. Fou et soigné, pop et psychédélique, géométrique et habité, sombre et illuminé.


Face à un déluge de couleurs kaléidoscopiques et de formes qui priment souvent sur le fond, la question de la place du spectateur a été soulevée. Dans ce labyrinthe cinématographique, nous ne sommes plus de simples observateurs, mais des enquêteurs cherchant des indices dans un décor qui ressemble parfois à une exposition d'art moderne. Une image digne des publicités les plus esthétiques, où lignes, cercles et spirales se croisent et s'entrecroisent. On assiste à des partages de plans insolites et audacieux, on

glisse dans des décors aux couleurs rappelant le cinéma d'Almodovar, on reçoit des éclaboussures sanglantes n'ayant rien à envier à Tarantino et on subit une bande son explosive! Trop forte pour beaucoup, elle résonne avec l’univers de la bande dessinée italienne et des romans d’espionnage type SAS (élément-clé du décor!) 
C'est un cinéma de “niche” assumé (faible budget,  style années 60-70, de la nudité, à thème d'horreur, sanglant), qui préfère offrir des épanchements de couleurs et des ressentis plutôt qu'une intrigue linéaire rassurante.

 

L’humour
Serpentik dévoilant coup sur coup mille et un visages, en changeant de voix à chaque fois, l'absurdité de plus d'une situation, certaines répliques, l’ultra-violence qui devient comique, l'autodérision sont notables. C’est l’élément scénaristique le plus maîtrisé à mon sens, et qui donne tout son équilibre à une narration qui nous égare sans scrupule.

 

En conclusion
On peut regretter l'absence de scénario; certains spectateurs ont réussi malgré tout à extraire un semblant d'histoire, mais ce n'est à l'évidence pas ce qui intéresse les auteurs. Des moyens "cheap", des solutions de subventions multiples (on ne compte plus les investisseurs dans la production mentionnés au générique!). Un film qui se donne des airs de superproduction sans avoir vraisemblablement beaucoup dépensé pour reprendre des dizaines de films cultes. Défi relevé! S'il participait à notre concours de films suédés, Reflet dans un Diamant Mort serait le champion!


Cette soirée a permis de comprendre que chez Cattet et Forzani, chaque plan est une idée, chaque meurtre est un baiser, et le cinéma reste avant tout une affaire de fétichisme et de passion pure.


Reflet dans un Diamant Mort, est, pourrait-on dire, un film d'auteur, de cinéma expérimental. En cela, il a tout-à-fait sa place dans une programmation de ciné-club. Découvrir des langages, s'intéresser aux expériences, reconnaître des écritures... Il a ses qualités, comme son côté satirique, sa critique des productions commerciales et de la publicité, sa connaissance du langage filmique, et la culture affirmée de ses concepteurs.

Je ne sais pas si pour autant je me laisserai tenter par un des trois autres films de ce couple de cinéastes déjantés. Ou par un de ceux qui suivront. Pour mieux comprendre sans doute

 
Céline