
En projection d'ouverture, un film autobiographique: " Valse avec Bachir " d'Ari Folman, scénariste et réalisateur israélien.
Reconnu comme un chef d'œuvre à l'échelle mondiale, il doit être vu en connaissance de cause. En tant que témoignage. Pour son audace, sa réalité, son message. Pour son travail plastique aussi, on ne choisit pas l'animation par hasard: elle permet un certain langage.
C'est un film fort, sur la guerre du Liban et les traumatismes engendrés par cette tragédie chez des soldats israéliens. On ne ressort pas indemne d'un conflit d'une telle violence quelque soit la place qu'on y occupait.
Un film que l'on pourrait qualifier d'essentiel dans le contexte actuel.
La guerre, la "valse" entre cauchemars et réalité, et le retour aux images du réel peuvent être très perturbants. Rappelons que l'âge légal et conseillé est de 15 ans.
"Film remarquable, graphiquement superbe, bande son percutante, une intensité incroyable, sur un sujet très difficile, un moment très fort. On en ressort secoué." (Jean)
Laurent Le Forestier, comme à son habitude, a permis un décryptage très pointu du film. Il a mené les échanges selon deux axes plus particuliers: le documentaire d'animation, et le titre même "Valse avec Bachir".
I. Synopsis:
Ari Folman, est ramené à des événements traumatisants, le massacre de Sabra et Chatila (Beyrouth, 1982), qu'il a vécu mais qu'il a complètement occulté de sa mémoire.
Réalisateur, israélien, il part alors en quête de souvenirs, de réalité, enchaînant les entretiens qui l'aideront à retrouver la vérité, et la reconstruction.
II. Le documentaire d'animation
Ce film autobiographique est un documentaire réalisé sous forme d'animé. Le documentaire d'animation existait depuis 1918, ("Naufrage du Lusitania", Winsor McCay) mais "Valse avec Bachir" lui permit d'être popularisé, et amené au rang de film d'art.
Sorti en 2008, il était le reflet direct de la Guerre de Gaza de 2008-2009, dite "Opération Plomb Durci". Certains le voyaient comme un acte de résistance, d'autres comme un film de propagande. Il était avant tout le besoin de Ari Folman de témoigner du traumatisme d'une guerre sur les soldats qu'on y envoie. Son besoin de reconstruire le puzzle de sa mémoire à partir de multiples entretiens.
« J’avais simplement effacé cette période de mon présent. » découvrit Ari Folman lorsqu'il entra en analyse pour ne plus être réserviste.
Pour réaliser son film, sa quête, Ari Folman n'a pas été autorisé par tous ses témoins à les filmer, à diffuser ne serait-ce que le son de leurs voix. Les dessiner, oui; donner une image d'eux qui ne leur ressemble pas, oui; transmettre leurs paroles, oui. Ils ont accepté. Comme seulement lui accordent ceux qui n'avaient pas oublié l'horreur. Les autres voulaient fouiller aussi, démêler le faux du vrai, le cauchemar de la réalité, l'hallucination de la vérité. Ils voulaient exorciser. Quelque soit la forme. Ils se livraient, et Ari rendrait compte selon ses choix de réalisateur.
L'animation répondait ainsi à une exigence de certaines de ses sources. Mais elle se révélait aussi le moyen de montrer la valse des tourments dus à un traumatisme. Du cauchemar à la vision hallucinée, du souvenir à la réalité, qu'en est-il? Comment savoir si ce qui nous revient en mémoire n'est pas une construction de notre esprit? Un véritable vertige comme l'accompagne une valse;
« Pour moi c’était la seule façon de raconter cette histoire qui serait forcément surréaliste, puisque toutes les guerres sont surréalistes et absurdes. C’est une histoire de mémoire et de souvenirs enfouis, d’hallucinations, de rêves… Pour moi, il n’y avait pas mieux que le cinéma d’animation. » «Avec "Valse avec Bachir", le documentaire d'animation est porté au rang de film d'art, avec le soutien d'Arte». Ari Folman.
Surréalisme des couleurs, qui jouent souvent sur la bichromie (orange/ noir, bleu/noir, vert/ noir, jaune/noir ); surréalisme des échelles de plans, des proportions, des contrastes de mouvements des personnages les uns par rapport aux autres. On pense aux interventions de Dali dans certains films de Buñuel ou de Hitchcock. Surréalisme d'un état hallucinatoire. Se jumelant à un sentiment de très grande réalité (tressautements lorsque la scène se déroule à bord d'un char...) qui affirme le genre documentaire. Le style d'animation choisi utilise des codes de réalisation filmique, dont on n'a pas à se préoccuper en animation: les jeux de profondeur de champ notamment, les travellings, les trans-trav sont autant de contraintes visuelles avec lesquelles Ari Folman n'aurait pas eu besoin de composer en utilisant le dessin animé. Pourtant, il "filme" avec "ses" dessins comme avec une caméra. La scène d'ouverture avec les chiens en furie est magistrale dans sa composition: enchaînement des plans, variété de leur type, bichromie, rythme de montage haletant. C'est fulgurant. dès les premières secondes, on est bouleversé, terrorisé, tétanisé.
La bande son est également très travaillée. Ari Folman a écrit son scénario en six jours. Isolé dans l'univers rock et martelant de Max Richter. On retrouve la signature du musicien dans cette bande son percutante. Les bruitages sont très évocateurs, très présents. Ils résonnent dans nos têtes, trahissent la moindre présence, envahissent le ciel et la terre de bombardements, de moteurs, de lancements de projectiles... Un des personnages le dit: on attend le bruit de la bombe qui siffle dans les airs, on l'entend plus, plus que son explosion...
Les bandes sonores des entretiens font prendre conscience à quel point le film est un documentaire, et non une fiction. Et les gestes des personnages qui les disent ont plus de réalisme que n'importe quel film en prises de vues réelles aurait pu obtenir de ses comédiens.
Et puis le silence aussi... Le silence des femmes que les trois jeunes soldats voient en sortant de la mer, ce silence qui hurle à la mort sur les images de fin, où la mémoire retrouvée se permet enfin de pleurer.